Bulletin de la Communion Phalangiste au Canada

LA RENAISSANCE CATHOLIQUE

N° 197 – Avril 2012

Rédaction : Maison Sainte-Thérèse


LE BIENHEUREUX QUI A FAIT NOTRE MALHEUR
Jean XXIII, le pape du Concile

Jean XXIII

Le 3 juin 1963, à 19 heures 45, tandis que le cardinal Traglia, provicaire de Rome, venait de chanter l’Ite missa est de la messe qu’il disait pour le Souverain Pontife mourant, le “ bon pape Jean ” s’éteignit doucement, âgé de 81 ans. Sur la place Saint-Pierre, la foule pleurait ce pontife dont la bonhomie avait conquis les cœurs. Le monde entier, y compris Moscou, lui rendit hommage. Et sa réputation de sainteté, entretenue par les partisans du concile Vatican II qu’il avait convoqué, aboutit à sa béatification par Jean-Paul II, le 3 septembre 2000.

Une de ses dernières paroles rend bien toute l’ambivalence de ce pape qui porte la responsabilité d’avoir ouvert l’Église au monde. Après avoir reçu en toute conscience l’extrême-onction, il montra le crucifix à la tête de son lit, et dit à son entourage : « Le secret de mon ministère est dans le Crucifix que j’ai toujours voulu avoir devant mon lit. Je peux ainsi le voir dès mon réveil et avant de m’endormir. Il est là, je peux lui parler pendant les longues heures du soir. Regardez-le, voyez comme je le vois. Ces bras ouverts ont été le programme de mon pontificat : ils disent que le Christ est mort pour tous, pour nous. Nul n’est exclu de son amour, de son pardon. »

Quelques instants plus tard, il dit encore : « J’ai eu la grâce d’être appelé par Dieu comme un enfant, je n’ai jamais pensé à rien d’autre, je n’ai jamais eu d’autres ambitions. (…) Pour ma part, je n’ai pas conscience d’avoir offensé qui que ce soit, mais si je l’ai fait, j’en demande pardon. (…) En cette dernière heure, je me sens calme et sûr que le Seigneur, dans sa miséricorde, ne me rejettera pas. Quelque indigne que je sois, j’ai voulu le servir et j’ai fait mon possible pour rendre hommage à la vérité, la justice, la charité et pour garder le cor mitis et humilis [le cœur doux et humble] de l’Évangile ».

Jean XXIII se voulait donc un apôtre de l’amour inconditionnel que le Christ porte aux hommes, mais les saints canonisés avant ces dernières années, pensaient-ils que l’amour du Christ était inconditionnel ? Pour prendre la mesure de ce qui les sépare du 261e successeur de Pierre, il suffit de raconter sa vie, en suivant son biographe le plus informé, Peter Hebbletwhaite, un universitaire anglais, jésuite défroqué, spécialiste de l’histoire de l’Église contemporaine.

JEUNESSE CLÉRICALE EN SERRE LIBÉRALE

Comme saint Pie X et ainsi que l’écrit son biographe, Angelo Roncalli « est né pauvre », mais ce sera bien le seul point commun avec son saint prédécesseur car il n’a pas « vécu pauvre » ni « n’est mort pauvre ». La “ bonhomie ” avec laquelle il appréciait les trésors des églises où il célébrait, pour se les faire offrir, était célèbre et redoutée des sacristains. Il vit le jour le 25 novembre 1881 dans un petit village près de Bergame en Lombardie, quatrième des douze enfants d’une famille de métayers, profondément chrétienne.

Angelo se montre un enfant pieux, imperméable à la propagande de l’école laïque où il est contraint d’aller. Cela lui vaut de faire sa première communion exceptionnellement dès l’âge de 8 ans. C’est d’ailleurs son curé qui discerne son intelligence et convainc ses parents de lui faire continuer ses études ; ce qu’il fera avec courage dans de dures conditions, tout au moins les premières années.

Sans crise et sans remise en question, il entre au séminaire de Bergame où il reçoit une formation traditionnelle de Contre-Réforme. Il est un séminariste modèle qui se donne un règlement de vie, auquel il restera fidèle toute son existence.

Son évêque, Mgr Guindani, comme celui de Crémone, Mgr Bonomelli, est “ conciliariste ”, c’est-à-dire en faveur de la réconciliation entre la papauté et le nouvel État italien. Dans les débats animés qui agitent le séminaire sur cette question, Roncalli adopte spontanément le point de vue de son pasteur. Un de ses oncles se dévoue avec ardeur aux œuvres sociales que le diocèse de Bergame a beaucoup développées.

Angelo Roncalli, le jour de son ordination
Angelo Roncalli,
le jour de son ordination

En 1900, lors d’un rapide séjour à Rome le jeune séminariste est impressionné par Léon XIII mais aussi par le climat anticlérical de la ville éternelle. L’année suivante, il y retourne, envoyé cette fois par son évêque pour y faire sa théologie. Il profite donc du renouveau thomiste, mais c’est surtout l’histoire qui le passionne grâce à son professeur, l’abbé Benigni, futur auxiliaire de saint Pie X dans la lutte contre le modernisme, qui lui transmet son immense admiration pour la Contre-Réforme, en particulier pour saint Charles Borromée. Admiration qui ne se démentira pas puisque, jusqu’à son élection au souverain pontificat, Roncalli travaillera à l’édition critique des trente-neuf volumes de comptes-rendus des visites pastorales de son saint préféré !

Ses chères études sont interrompues en novembre 1901 par une année de service militaire, qui lui est très pénible. Il en revient fidèle à sa vocation, mais quelque peu désabusé sur l’état de l’humanité. Par contre, il éprouve, écrit-il à sa famille, « une rage de vouloir tout savoir, de connaître tous les auteurs de valeur, de me mettre au courant de tout le mouvement scientifique dans ses multiples directions. »

À Rome, il est condisciple et ami d’Ernesto Buanaiuti, qui sera excommunié pour modernisme. Si Angelo ne le suit pas dans son mauvais esprit et sa critique de leur formation, avec lui il souhaite déjà une Église plus ouverte au monde moderne et qui s’intéresse davantage à l’action sociale.

Durant ces années, sa spiritualité évolue pour ne plus changer par la suite. Après avoir été élevé dans la crainte du péché, il prend maintenant cette résolution : « Le sentiment de l’amour de Dieu et l’abandon total à son bon plaisir doivent chez moi absorber tout le reste. »

Mais de cette première période romaine, le plus important pour son avenir est certainement la relation qu’il noue, sur recommandation d’un curé ami, avec Mgr Tedeschi, l’aumônier de l’Œuvre des Congrès, autrement dit l’Action catholique. Or, ce prélat appartient au cercle des partisans du cardinal Rampolla, secrétaire d’État de Léon XIII, fort libéral et lié à la franc-maçonnerie.

    Le jeune Roncalli sera d’ailleurs ébloui par deux “ victoires ” de la diplomatie de Léon XIII : la visite du Roi d’Angleterre au Vatican puis, peu après, celle de l’Empereur d’Allemagne. Dans son journal il note : « C’est un signe des temps que cette aube nouvelle et radieuse qui se lève au Vatican après une nuit de tempête, ce lent retour, mais conscient et réel, des nations dans les bras du Père commun qui depuis longtemps les attendait en pleurant leur étourderie. » Outre la naïveté de la réflexion, qui fait abstraction de l’intérêt que les deux chefs d’État retirent de l’accueil pontifical sans bénéfice réel pour le règne du Christ, il faut remarquer le premier usage de l’expression signe des temps. L’un des futurs slogans de la révolution conciliaire justifiait-il déjà la politique de ralliement de l’Église à ses ennemis ?

Mais c’est bien là, déjà, une des caractéristiques de Roncalli : sa promptitude à s’extasier devant l’ouverture d’esprit des ennemis de l’Église. Qu’on ne se batte plus, qu’on ne s’anathématise plus lui paraît un progrès considérable !

RÉFRACTAIRE À SAINT PIE X

Le 4 août 1903, le cardinal Sarto est élu pape, et non le  cardinal Rampolla entré favori au conclave, et il prend le nom de Pie X. L’une de ses premières décisions importantes sera la dissolution de l’Œuvre des Congrès, minée par les erreurs de la démocratie chrétienne. Ce ne sera pas la seule mesure qui frappera les protégés du secrétaire d’État du pape défunt.

C’est dans cette atmosphère de bouleversement pour sa “ famille spirituelle ” que Roncalli termine sa théologie avant d’être ordonné prêtre le 10 août 1904. Son projet est d’entreprendre des études de droit canon, quand survient la nomination de Mgr Tedeschi comme évêque de Bergame, qui le choisit aussitôt comme secrétaire.

Le nouvel évêque, à peine installé dans son diocèse, part en pèlerinage en France en compagnie de son secrétaire, non pour des motifs de piété, mais pour se rendre compte par lui-même de l’impact de la politique de fermeté de Pie X contre le gouvernement français anticlérical. Ils en reviendront convaincus que « Pie X a perdu la bataille contre l’État français » !

Nous en savons déjà suffisamment pour observer que le futur Jean XXIII a reçu une marque indélébile de ses années de formation ecclésiastique dans un milieu très opposé à Pie X et à tout ce que ce saint pontife représente.

En revanche, il gardera une estime sans bornes pour Mgr Tedeschi dont il écrira plus tard la biographie, admirant chez lui tout particulièrement sa faculté d’adapter l’Église aux « nouvelles conditions et aux nouveaux besoins de l’époque ». 

C’est dans son sillage qu’il lie une véritable amitié avec le cardinal Ferrari, archevêque de Milan, lui aussi du clan libéral ; devenu Pape, il en ouvrira le procès de béatification, que Jean-Paul II fera aboutir en 1987.

Mgr Tedeschi et le cardinal Ferrari
Mgr Tedeschi et le cardinal Ferrari

Lorsque, le 8 septembre 1907, paraît l’encyclique Pascendi de saint Pie X, qui condamne très fermement le modernisme, les cercles libéraux sont catastrophés : ils y voient un coup mortel porté à l’étude, à la science et à l’intelligence dans l’Église. Or, le 4 décembre suivant, à l’occasion du troisième centenaire de la mort du cardinal Baronius, l’abbé Roncalli donne une conférence publique qui va faire grand bruit. C’est un chef-d’œuvre d’habileté où, tout en ayant l’air d’approuver l’encyclique, il en prend le contre-pied, rendant un hommage sans restriction à la curiosité intellectuelle, à la libre critique et à la remise en question des connaissances.

Son biographe remarque que Roncalli n’a pu prononcer un tel discours sans être assuré de la protection de puissants personnages, au nombre desquels, outre le cardinal Ferrari, il faut placer aussi le cardinal Mercier, primat de Belgique, qui, en grand secret, n’épargne pas Pie X de critiques acerbes, alors qu’il affiche publiquement un parfait accord avec lui.

C’est dans ce cénacle fermé qu’en 1908 Roncalli entend le vieil évêque de Crémone, Mgr Bonomelli, émettre l’idée d’un concile, qu’il consigne ainsi dans son journal : « Un grand concile œcuménique qui débattrait rapidement, librement et publiquement des grands problèmes de la vie religieuse, attirerait peut-être l’attention du monde sur l’Église, stimulerait la foi et ouvrirait des perspectives nouvelles pour l’avenir ». Jean XXIII reprendra la phrase presque textuellement cinquante-cinq ans plus tard !

Une anecdote achèvera d’illustrer l’opposition entre saint Pie X et le futur Jean XXIII. Elle date du 18 novembre 1908, alors que le saint pontife reçoit en audience une délégation du diocèse de Bergame venue lui remettre 25 100 lires en pièces d’or, pour son jubilé. Dans son journal, Roncalli raconte que Pie X n’accorda pas un regard, pas un remerciement pour ce don, mais qu’il leur adressa avec émotion une ferme mise en garde contre le modernisme et ses funestes conséquences ; il conclut l’épisode par cette phrase : « Certainement saint, mais pas pleinement parfait en ce qu’il se laissait envahir par l’inquiétude et se montrait si angoissé ». C’est peut-être par perfectionque Jean XXIII, lui, ne sera jamais angoissé ni par le salut des âmes, ni par son propre salut !

Notons toutefois que, à la suite de sa retraite de 1910, au moment où il doit prononcer le serment anti-moderniste, il écrit dans son journal ce texte que son biographe qualifie d’« incompréhensible » : « Les douloureuses expériences que l’on a pu constater ici et là cette année, les graves préoccupations du Saint-Père, les appels des pasteurs, me persuadent, sans vouloir chercher davantage, que ce vent de modernisme souffle plus fort et plus largement qu’il ne semblait à première vue, et qu’il peut parfaitement toucher et faire dévier ceux qui d’abord ne souhaitaient qu’adapter l’antique vertu du christianisme aux nécessités modernes. Plusieurs, et même des bons, sont tombés dans l’équivoque, peut-être inconsciemment. »

Il n’empêche que son cours d’histoire au séminaire de Bergame sera dénoncé à Rome comme moderniste. Pour se défendre, il écrira au cardinal De Lai en juin 1914, affirmant n’avoir jamais lu l’historien moderniste Mgr Duchesne, ce qui est ni plus ni moins un mensonge, comme son biographe est bien obligé de le constater. 

Il convenait d’être un peu long sur ses années de formation, tant elles ont été décisives. Tout Jean XXIII se trouve déjà là, il a gardé jusqu’au bout les idées de ce cénacle libéral, sympathique aux modernistes, grandissant à l’ombre de Léon XIII, condamné par saint Pie X, mais non éradiqué puisqu’il resurgira sous peu, jusqu’à se hisser aux plus hautes sphères de l’Église.

LES LENTS DÉBUTS D’UNE CARRIÈRE

Durant la Grande Guerre, il est mobilisé comme infirmier-aumônier. Le courage et l’héroïsme des soldats corrigent ses impressions de service militaire. Il se félicite aussi qu’à la faveur des épreuves partagées par ces hommes avec des prêtres logés à la même enseigne, l’anticléricalisme se soit érodé. L’antagonisme entre le patriotisme italien et l’Église est mort dans les tranchées.

On ne s’étonne pas d’apprendre qu’il a été un partisan enthousiaste de l’appel à la paix lancé par Benoit XV.

La guerre finie, le nouvel évêque de Bergame le nomme directeur du foyer d’étudiants, directeur spirituel du séminaire et directeur de l’Union des Femmes catholiques. Il sera heureux dans ce milieu très réceptif aux principes de la démocratie chrétienne. Il soutient le Partito Popolare Italiano du prêtre sicilien Sturzo ; avec le cardinal Ferrari et d’autres, il rêve d’une théo-démocratie sous le magistère d’un pape ouvert au monde moderne.

En 1920, au Congrès eucharistique de Bologne, alors qu’on craint une révolution communiste en Italie, il prononce un discours très applaudi sur la Sainte Vierge et l’Eucharistie, qu’il termine par une leçon de tranquille confiance. À la suite de ce succès oratoire, le cardinal Van Rossum, préfet de la Propagande, le sollicite pour le poste de directeur national de la Propagation de la Foi. Il accepte cette nouvelle fonction qui lui vaut le titre de monseigneur, et il s’y montrera très efficace.

Les évènements de ces années-là n’ont pas grand intérêt. Admirateur de Benoit XV, il est beaucoup plus réservé envers Pie XI dont il ne comprend pas, tout d’abord, la politique d’entente avec Mussolini. Lui est résolument antifasciste, au point qu’à la suite d’un sermon ouvertement contre le régime, le gouvernement réclame son éloignement de Rome.

C’est pourquoi, le 17 février 1925, il est nommé visiteur apostolique en Bulgarie, où vivent soixante-deux mille catholiques, divisés entre uniates et latins ; ils sont perdus au milieu d’orthodoxes qui viennent de se détacher du patriarcat de Moscou par anticommunisme et qui souhaitent se rapprocher à la fois de Constantinople et de Rome. On attend donc de lui un rapport sur cette situation complexe.

Au tout dernier moment, Pie XI qui le reçoit peu de temps avant son départ, décide d’en faire un archevêque, ce qui ne s’imposait pas pour cette mission. Il est consacré le 3 mars 1925.

C’est alors qu’il fait la connaissance de dom Lambert Beauduin et qu’il devient un partisan de l’œcuménisme de la charité, comme il dit, laissant de côté les condamnations passées pour n’envisager d’abord que ce qui unit.

On parle de lui pour succéder au cardinal Ferrari à Milan, mais Mussolini s’y oppose. Il va donc rester dix ans en Bulgarie, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, se dévouant auprès des catholiques et liant amitié avec la famille royale.

Fin 1934, il est envoyé comme délégué apostolique en Turquie où son prédécesseur s’est mis à dos aussi bien le gouvernement laïque d’Ataturk que le patriarcat de Constantinople. Sa bonhomie fait merveille, tout le monde l’apprécie. Il autorise des innovations qui sont sévèrement jugées à Rome, mais qui lui valent l’estime des Turcs, comme de permettre l’usage de leur langue dans la liturgie pour les invocations du salut du St Sacrement ou les lectures de la messe.

À la mort de Pie XI, il reçoit les condoléances du Patriarche de Constantinople, ce qui ne s’était jamais vu depuis le Schisme.

En 1939, la Turquie restée neutre devient une plaque tournante de l’activité diplomatique des belligérants. Roncalli se lie d’amitié avec l’ambassadeur d’Allemagne, le catholique Von Papen, qui lui transmet beaucoup d’informations sur les intentions pacifiques d’Hitler. Roncalli les répercute à Rome comme des documents de première valeur. Mais au Vatican, Mgr Tardini, qui a la haute main sur la diplomatie du Saint-Siège, ne se laisse pas impressionner ; en marge d’un rapport du délégué apostolique en Turquie, il note : « encore un qui n’a rien compris ».

D’ailleurs, son biographe l’établit sans conteste : l’activité diplomatique de Mgr Roncalli est une suite d’échecs, si on excepte sa capacité à se faire apprécier de tous. Ce qui explique qu’il n’aura pas grande réputation auprès de la Secrétairerie d’État et de la Curie romaine. Sa seule réussite est le sauvetage de vingt mille juifs d’Europe centrale, grâce à ses bonnes relations avec le roi de Bulgarie, et à la complicité de Von Papen.

NONCE APOSTOLIQUE À PARIS

Le 6 octobre 1944, il est nommé nonce apostolique à Paris – le poste le plus prestigieux de la diplomatie vaticane ! – en remplacement de Mgr Valerio Valeri à qui de Gaulle ne pardonne pas d’avoir été le témoin de la résistance du Maréchal Pétain à son arrestation par les Allemands. La situation entre la France et le Saint-Siège est très tendue, il faut quelqu’un qui puisse arranger les choses.

En fait, son biographe montre qu’il jouera un rôle très secondaire dans l’amélioration des relations entre de Gaulle et le Vatican. Avec le sourire, sans état d’âme, il manifeste le ralliement officiel de l’Église à l’usurpation gaulliste. La France du Maréchal est considérée comme une malheureuse parenthèse, comme il le dit sans ambages dans son premier discours félicitant le nouveau pouvoir : « La France reprend ainsi sa traditionnelle physionomie et sa place qui lui revient parmi les nations. » À ses yeux, la traditionnelle physionomie de la France est donc celle des Droits de l’homme et de la Révolution !

Pendant les neuf années de son séjour parisien, il sera très apprécié des milieux politiques français, même non chrétiens, où son humour fait merveille dans les dîners protocolaires. Son principe d’action est simple : « Le maintien de relations pacifiques entre l’Église et l’État est le but même de la Nonciature apostolique. »

S’il s’intéresse beaucoup à l’histoire de France, il délaisse l’étude des courants de pensée contemporains. Au début, il semble inquiet de la situation : « La France est comme le peuple élu, elle s’imagine, parce qu’elle est la “ fille aînée de l’Église ” depuis des siècles, qu’elle peut se permettre n’importe quoi sans faire passer sa foi dans ses actes. Elle se trompe, et j’ai peur pour elle. » Mais, il change rapidement d’avis sous l’influence des excellentes relations qu’il entretient avec Mgr Montini qui est, avec Mgr Tardini, le principal collaborateur de Pie XII à cette époque.

On peut dire que son passage en France achève de donner à sa physionomie les traits qui seront ceux de son pontificat : un optimisme général, avec la conviction bien ancrée que l’Église n’a plus besoin de condamner les erreurs puisque « aujourd’hui, les hommes semblent commencer à les condamner eux-mêmes », un grand intérêt pour les actions humanitaires et une ouverture inconditionnelle au monde moderne. Il est très influencé par le cardinal Suhard, archevêque de Paris, qui souhaite un renouveau de l’Église par un laïcat revivifié, actif et un sacerdoce adapté à la vie industrielle moderne.

Le 29 novembre 1952, il est fait cardinal puis, quelques semaines plus tard, nommé Patriarche de Venise. Il y sera très heureux. Là comme ailleurs, sa bonhomie et son humour lui ont rapidement conquis les cœurs. Il découvre un diocèse très pauvre. Il n’hésite pas à se démarquer des partis politiques, ce qui est tout de suite interprété comme un désaveu des démocrates-chrétiens.

Il convoque un synode diocésain, imitant en cela saint Charles Borromée et saint Pie X. C’est à cette occasion qu’il emploie pour la première fois l’expression aggiornamento de l’Église. Il aime évoquer l’éternelle jeunesse de l’Église, c’est-à-dire sa faculté de s’adapter sans cesse au monde dans lequel elle vit.

Avec Mgr Montini, maintenant archevêque de Milan, mais que Pie XII refuse de faire cardinal, il continue une abondante correspondance, mais « ils vivaient leur amitié avec prudence et discrétion », écrit son biographe.

SUR LE TRÔNE DE PIERRE

Le cardinal Roncalli arrivant au conclave en compagnie du cardinal Léger
Le cardinal Roncalli arrivant au conclave
en compagnie du cardinal Léger

À la mort de Pie XII, le 9 octobre 1958, il est évident que le cardinal Roncalli est papabile, compte tenu du grand âge des cardinaux et de leur petit nombre. Mais, il est généralement admis que le futur pontificat sera de transition.

Son biographe ironise : « Jean XXIII pourra écrire qu’il a accepté l’honneur et le poids du pontificat “ avec la joie de pouvoir dire que je n’ai rien fait pour l’attirer, vraiment rien ; au contraire, je me suis efforcé soigneusement et consciencieusement de ne fournir, de mon coté, aucun argument en ma faveur ”, mais il n’applique ces remarques qu’au Conclave proprement dit. », car… il s’était montré très actif les jours précédents.

En effet, à la différence du cardinal Sarto et du cardinal Luciani, qui s’étaient arrangés pour ne participer qu’aux réunions de cardinaux strictement obligatoires, le cardinal Roncalli, lui, multiplie les visites et les repas avec ses confrères et les hommes clefs du Vatican. En l’absence de Montini, il se présente comme l’homme de la situation pour préparer le pontificat de celui-ci. Il réussit si bien ses contacts que, à la veille du conclave, il est convaincu qu’il sera élu.

Pourtant, cela ne se déroule pas comme prévu. Les conservateurs a priori ne veulent pas de lui et il n’a pas bonne réputation auprès des cardinaux de curie. La veille du onzième scrutin, les cardinaux conservateurs Ruffini, archevêque de Palerme, et Ottaviani, préfet du Saint-Office, vont le trouver dans sa chambre pour lui expliquer la nécessité d’un concile pour condamner les erreurs modernes. Le diplomate Roncalli les écoute avec intérêt et paraît convaincu, se ralliant ainsi leurs suffrages influents.

Après son élection, le 28 octobre 1958, il est étonnamment calme. Il aura 77 ans, un mois plus tard.

Sa première décision est surprenante : il choisit le très conservateur et plus proche collaborateur de Pie XII, Mgr Tardini, comme secrétaire d’État, ce qui lui concilie la Curie, mais dès le lendemain, il annonce la nomination de vingt-trois cardinaux, et il exige que Mgr Montini soit en tête de liste.

Sa réputation de simplicité n’empêche pas Jean XXIII de beaucoup aimer la pompe pontificale, il veut qu’elle soit respectée dans les moindres détails. Il sera tout de même le premier pape à faire une homélie pendant la messe d’intronisation. Il y développe le thème du Bon Pasteur, qu’il reprendra souvent lorsqu’il évoquera sa charge.

Autre innovation : après la cérémonie, le nouveau pape s’entretient librement avec les journalistes, se présentant comme le Joseph de l’Ancien Testament qui se fait reconnaître de ses frères. Il avait déjà utilisé cette comparaison en Bulgarie, en Turquie, en Grèce et à Paris, il la répétera sans cesse. Ainsi donne-t-il deux axes à son pontificat : l’unité dans la vie de l’Église et la paix dans le monde.

L’INSPIRATION D’UN CONCILE

C’est le 25 janvier 1959, lors d’un consistoire tenu à Saint-Paul-Hors-les-Murs après la cérémonie de clôture de la semaine de l’Unité, qu’il fait connaître sa détermination de convoquer un concile œcuménique. Sur le moment même, les cardinaux n’ont aucune réaction, ce qui laisse Jean XXIII quelque peu dépité. Montini est le premier surpris ; il écrit à l’un de ses amis : « Ce vieux saint coquin ne paraît pas réaliser dans quel guêpier il se fourre ».

Plus tard, en 1962, Jean XXIII présentera cette décision comme une inspiration du Ciel. Elle lui serait venue soudainement pendant une discussion avec Mgr Tardini, le 20 janvier 1959 : « Soudain une grande idée surgit en Nous et illumina notre âme. Nous l’accueillîmes avec une indicible confiance dans le divin Maître, une parole monta à Nos lèvres, solennelle, impérative. Notre voix l’exprima pour la première fois : un Concile ! »

Dans son journal, qu’il savait devoir être publié après sa mort, il écrit, le 15 septembre 1962, trois semaines donc avant l’ouverture du Concile : « Sans y avoir pensé auparavant, j’ai prononcé dans une première conversation avec mon secrétaire d’État, le 20 janvier 1959, les mots de Concile œcuménique, de synode diocésain et de refonte du Code de Droit canon, et ceci sans que j’aie fait là-dessus une hypothèse ou un projet quelconque. Le premier à être surpris de cette suggestion que je faisais, ce fut moi-même, alors que personne ne m’en avait jamais donné la moindre idée ! »

Son bienveillant biographe parle de « réorganisation inconsciente de ses souvenirs », qu’en termes élégants ces choses-là sont dites ! Il s’agit tout simplement d’un mensonge patent.

Tout de même honnête, Peter Hebbletwhaite rappelle que c’est Mgr Ruffini qui en a eu l’idée en 1939, avant même d’être cardinal, mais Pie XII ne s’y arrêta pas. Devenu archevêque de Palerme, il revint à la charge en 1948, avec le soutien du cardinal Ottaviani, dans le but d’obtenir la condamnation des erreurs modernes ; cette fois, le Pape en ordonna la préparation secrète. Mais Pie XII abandonna quelques mois plus tard, lorsque les réactions des prélats consultés laissèrent entrevoir de grandes divisions au sein de l’épiscopat. Finalement, au dernier conclave, les deux cardinaux s’adressèrent à celui vers qui le vote s’orientait.

Le 30 octobre 1958, donc deux jours après son élection, Jean XXIII en parla à son secrétaire et se fit apporter les archives de la préparation de 1948. Après en avoir pris connaissance, il résolut que son concile se ferait dans un tout autre esprit : son objectif principal serait pastoral et non pas doctrinal, il fallait répondre aux besoins nouveaux de l’Église et du monde. Sa décision est définitivement arrêtée le 28 novembre.

Le 9 janvier, il en parle sous le sceau du secret à don Rossi, l’ancien secrétaire du cardinal Ferrari. « Cette nuit, lui dit-il, une grande idée m’est venue : celle de faire un concile. »Don Rossi lui répond : « C’est une très belle idée.

– Tu sais, ce n’est pas si vrai que ça que l’Esprit Saint assiste le Pape.

– Comment dites-vous, Saint-Père ?

– Ce n’est pas l’Esprit qui assiste le pape. C’est moi qui suis simplement son assistant. Parce que c’est Lui qui fait tout. Le Concile est son idée. »

À lire ces lignes, on comprend la finalité de ces mensonges pontificaux : pour ce concile pastoral, qui ne se préoccupe pas de doctrine et délaisse les procédures qui lui garantiraient l’assistance du Saint-Esprit, on invente une “ super infaillibilité ” en prétendant que c’est le Saint-Esprit qui agit directement. C’est ce que l’abbé de Nantes appellera « l’illuminisme du Concile ». La duplicité de Jean XXIII apparaît là, patente, elle explique aussi son attitude les années suivantes, jusqu’à sa mort.

UN CONCILE PEUT EN CACHER UN AUTRE

En effet, il commence par confier la préparation à une commission présidée par le cardinal Tardini. Le 30 juin 1959, il en ouvre les travaux par un exposé de sa conception du concile. Reprenant l’idée émise par l’évêque de Crémone en 1908, à savoir qu’il suffit que l’Église débatte publiquement pour que l’humanité, prise de sympathie pour elle, revienne au Christ, il fait l’esquisse d’un « concile spectacle ». Cependant, le discours est suffisamment ambigu pour être interprété comme une invitation à énoncer à la face du monde les vérités de la foi au bénéfice de la société moderne en train de se fourvoyer.

En réalité, la préparation du concile se fait à deux niveaux : la version officielle confiée à la Curie romaine, tandis que dans l’entourage du Pape se forge « l’esprit du Concile » au sein d’un petit groupe de fidèles, d’initiés, qui soutiennent sa vision d’une Église qui se veut ouverte au monde. Trois personnalités dominent ce cercle : le cardinal Montini évidemment, le cardinal Béa et le cardinal Suenens, primat de Belgique.

Parallèlement à cette phase préparatoire, Jean XXIII a convoqué un synode pour le diocèse de Rome. La rapidité des débats et le caractère réactionnaire des décrets synodaux rassurent les conservateurs quant au déroulement du concile à venir, sans alarmer pour autant les progressistes qui savent que l’ensemble pourra être révisé plus tard. Au demeurant, ces décisions resteront pratiquement lettre morte.

Toutefois, dès 1959, la réputation de bonté du nouveau Pape provoque une remise en cause publique du célibat ecclésiastique, et le nombre de demandes de dispense reçues par le Saint-Siège augmente sensiblement. Certes, Jean XXIII rappelle la loi du célibat, mais il ne fait rien contre les théologiens qui la contestent.

Durant toute l’année 1960, les évêques du monde entier sont consultés sur le futur concile ; 76 % répondent, toutefois, leurs suggestions sont très largement conservatrices. La minorité progressiste s’en inquiète, aussi le cardinal Béa suggère-t-il à Jean XXIII d’instituer par motu proprio un Secrétariat pour l’unité chrétienne. Cet organisme s’occupant exclusivement d’œcuménisme, mais doué de pouvoirs étendus, permettra au cardinal de faire travailler sous sa houlette de jeunes théologiens exclus par le Saint-Office. Il ne tardera pas à perturber le déroulement des travaux préparatoires en faisant prévaloir un nouveau critère dans la rédaction des schémas conciliaires : le souci de ne pas déplaire à nos “ frères séparés ”.

Or, c’est à partir de ce moment que les médias du monde entier commencent à s’intéresser aux travaux de préparation et font largement écho aux évêques et aux théologiens comme le jeune et bouillant Hans Küng, qui souhaitent un concile plus démocratique et collégial.

Cette année 1960 devait être aussi l’année de la publication du Secret de Fatima. Nous connaissons maintenant suffisamment Jean XXIII pour ne pas nous étonner de son refus de le publier en déclarant péremptoirement qu’il ne concernait pas son pontificat ; exit les volontés du Ciel, jugées trop pessimistes. Les “ prophètes de malheur ” sont désormais interdits dans l’Église éternellement jeune et sympathique du “ bon pape Jean ”.

LES ULTIMES PRÉPARATIONS DE LA RÉVOLUTION

Jean XXIII va aussi faire évoluer la position du Saint-Siège dans les affaires temporelles.

Sous Pie XII, la politique du Saint-Siège était anticommuniste. En Italie, après quinze ans de pouvoir sans partage, le parti de la Démocratie chrétienne enregistre une baisse de son électorat à laquelle Aldo Moro, son chef, veut remédier par une ouverture à gauche. La Secrétairerie d’État s’y oppose par crainte de voir le Parti communiste en profiter.

« L’originalité du pape Jean, nous explique son biographe, fut de se présenter dès l’abord comme un pape spirituel, un pasteur, qui faisait nettement la distinction entre la papauté et la république italienne. N’étant plus en compétition, celles-ci pouvaient vivre ensemble dans cet esprit d’harmonieuse collaboration qu’il appelait convivenza. Dans la logique de cette distinction, la politique italienne de Jean fut une politique de désengagement et de réserve. (…) Il veut que l’Église reste à l’écart du champ de bataille immédiat des partis politiques. » En refusant ainsi d’intervenir dans le débat, Jean XXIII permet l’ouverture à gauche des catholiques.

Le 15 juillet 1961, pendant les vacances de la Curie, il publie son encyclique Mater et Magistra sur la question sociale, interprétée aussitôt comme une bénédiction de la politique d’Aldo Moro.

Le 30 juillet, le cardinal Tardini meurt subitement. Pour le remplacer, Jean XXIII fait appel au cardinal Cicognani, personnage falot.

Car les travaux officiels de la Curie avancent. Huit cents experts, tous accrédités par le Saint-Office, ont rendu leurs suggestions, il faut maintenant qu’une “ commission centrale ” rédige les textes à soumettre aux évêques. À l’occasion de sa première réunion, le Souverain Pontife insiste sur la mise à jour de l’Église. « Le Concile, dit-il, n’est pas une assemblée spéculative, c’est un organisme vivant et vibrant qui voit et embrasse le monde entier. » Il parle d’aggiornamento.

Les séances de la commission centrale sont très animées, déjà l’autorité et le prestige du cardinal Ottaviani sont contestés et tous les arbitrages du Pape sont en faveur des novateurs.

Pendant l’été 1962, le Vatican négocie secrètement avec Moscou pour que les évêques catholiques des pays communistes et des représentants du Patriarcat de Moscou puissent participer au concile. Pour donner son aval, Moscou exige la promesse formelle qu’il n’y aura pas de condamnation du communisme, Jean XXIII acquiesce puisque, de toute manière, il est bien décidé à ce que son concile ne condamne quoi que ce soit.

Le 23 septembre 1962, alors qu’il termine sa retraite annuelle, Jean XXIII apprend les résultats de ses derniers examens médicaux. Il est atteint d’un cancer qui lui laissera, au plus, une année de vie.

LA RÉVOLUTION EN ACTION

Jean XXIII à son bureau de la tour Saint-Jean, en septembre 1962.
Jean XXIII à son bureau de la tour Saint-Jean, en septembre 1962.

Une Église largement conservatrice, une minorité progressiste agissante, un Pape très populaire, mais gravement malade, qui a comme principe de ne rien condamner et qui veut une Église qui plaise au monde, tel est le contexte de la première session du concile Vatican II.

Ses travaux s’ouvrent le 11 octobre 1962, sous le regard de 1200 journalistes accrédités. Le Pape préside cette journée mémorable avec sa bonhomie habituelle. Il prononce son fameux discours qu’on dira avoir été préparé par Montini, le biographe soutient que non, qu’il est bien de la plume de Jean XXIII ; quoi qu’il en soit, l’abbé de Nantes y a relevé sans contredit huit hérésies.

Rapidement, la minorité progressiste prend le contrôle des débats. Tous les schémas proposés par la commission centrale, sauf celui sur la liturgie, sont rejetés. Les Pères réclament une nouvelle rédaction des textes qui tiendrait compte de leurs commentaires. C’est la révolution.

L’attitude du cardinal Léger, archevêque de Montréal, est emblématique. Celui qui se présentait comme le fils spirituel de Pie XII, fait chorus avec les contestataires. Mais le soir, il craint la réaction du Souverain Pontife auquel il ne veut pas déplaire. C’est le lendemain, après avoir constaté le silence bienveillant du Pape, qu’il opte résolument pour le changement, discrètement encouragé par son voisin, le cardinal Montini.

Aux évêques français, Jean XXIII dit : « On discute, c’est bien, c’est nécessaire : il faut le faire avec un sentiment fraternel et tout ira bien. Pour moi, je suis optimiste. »

Comme le démontrera un échange de correspondance entre Jean XXIII et Montini, rendu public en 1983, ceux-ci avaient déjà secrètement décidé que le projet du cardinal Ottaviani prévoyant une seule session du concile pour approuver les textes préparés, devait être remplacé par un plan plus vaste s’étendant sur au moins trois sessions. Il est donc hors de doute que Jean XXIII a voulu cette révolution conciliaire contre sa Curie, il en a été un des principaux responsables.

Il ne faut pas oublier non plus que durant ce même mois d’octobre 1962, la crise de Cuba, qui oppose les États-Unis à l’URSS, peut dégénérer en guerre nucléaire. Rome sert d’intermédiaire entre Washington et Moscou. Lorsque le 26 octobre, la Pravda reproduit l’appel à la paix lancé par Jean XXIII, c’est le signe que Kroutchev accepte de retirer les missiles soviétiques de Cuba.

Il faudrait aussi un chapitre sur la politique d’ouverture à l’Est de Jean XXIII, dans le contexte de la guerre froide qui sévissait alors. Il ira jusqu’à demander au chef soviétique, par l’intermédiaire du chef du parti communiste italien, de lui souhaiter son anniversaire ! Kroutchev, trop content d’améliorer son image à l’Ouest, s’y prête volontiers et envoie un télégramme au Souverain Pontife ! Le Pape n’y est pas insensible, exactement comme lorsqu’il s’extasiait de voir l’empereur prussien rendre visite à Léon XIII.

La franc-maçonnerie internationale se loue aussi de Jean XXIII. Le magazine Times en fait “ l’homme de l’année 1962 ”, « parce qu’il a donné au monde entier le sens de la famille humaine » !

Au même moment, le cardinal Béa peaufine, avec l’accord du Pape, la première version de la déclaration sur la liberté religieuse, qui provoquera des débats houleux.

En mars 1963, les autorités communistes décernent le prix Balsan pour la paix… au pape Jean XXIII ! Montini lui conseille de l’accepter tandis que la Secrétairerie d’État lui recommande énergiquement le contraire de peur que les catholiques italiens soient désorientés au profit des communistes. Le Pape écoute Montini ; aux élections suivantes, le parti communiste italien gagne un million de voix !

Le 9 avril 1963, Jean XXIII, qui porte l’étole pour conférer une dimension religieuse à l’évènement, signe l’encyclique Pacem in terris devant les caméras de télévision. L’abbé de Nantes en dénoncera l’utopisme : « Le Saint-Père prône un monde idéal et futur à construire sur la bonne volonté de tous les hommes », autant dire qu’il légitime la contestation de l’ordre actuel et donne un blanc-seing à la révolution. Les communistes pouvaient bien lui offrir un prix !

Devant les progrès de la maladie, Jean XXIII doit réduire ses activités, puis s’aliter. Mais, contrairement à ce que les milieux traditionnels papistes ont rapporté, il n’a jamais prononcé la moindre parole de regret sur la tournure prise par le concile.

Au contraire, le 24 mai, il dicte ce message à son secrétaire d’État, c’est l’expression ultime de sa pensée :

« Aujourd’hui plus que jamais, plus que dans les siècles précédents certainement, nous sommes appelés à servir l’homme comme tel, et pas seulement les catholiques ; à défendre par-dessus tout et partout les droits de la personne humaine, et pas seulement ceux de l’Église catholique. Le monde d’aujourd’hui, les besoins apparus au grand jour ces cinquante dernières années et une compréhension plus profonde de la doctrine nous ont conduits à une situation nouvelle, comme je l’ai dit dans mon discours d’ouverture du concile. Ce n’est pas que l’Évangile ait changé : c’est que nous avons commencé à le mieux comprendre. Ceux qui ont vécu aussi longtemps que moi se sont trouvés affrontés à des tâches nouvelles dans l’ordre social, au début de ce siècle. Ceux qui, comme moi, ont passé vingt ans en Orient et huit en France, sont à même de comparer différentes cultures et traditions et savent que le moment est venu de discerner les signes des temps, de saisir l’occasion et de regarder loin devant. »

Le lendemain, évoquant les propos injurieux sur le Pape qui se disaient à Rome durant l’agonie de Léon XIII, Jean XXIII remarque : « Les temps ont bien changé, en mieux ! »

Il meurt le 3 juin 1963 en paix pour paraître devant son Juge. Jean Paul II en a fait un bienheureux… notre Père a démontré qu’il avait fait notre malheur. Concluons en citant la Lettre à mes amis, du 25 septembre 1964.

« Jean XXIII l’a voulue [cette révolution]. Il a proclamé les principes de ce mouvement, il en a arrêté le système et, comme ce ne sont pas les hommes qui relèvent les institutions, mais, quand elles sont mauvaises, celles-ci qui corrompent les hommes, l’Assemblée conciliaire devait aller là où il voulait la mener. Le cortège de tous les évêques du monde était admirable aux yeux le 11 octobre 1962 quand il montait vers Saint-Pierre. Il pénétrait dans un terrible malaxeur.

L’œuvre du Concile devait être en effet, en vertu des décisions souveraines du Pape, à l’opposite des préoccupations traditionnelles. Elle tenait en trois directives, vagues, flatteuses et follement prometteuses : réforme de l’Église, dialogue œcuménique, ouverture au monde. Déjà l’intégrisme avait tort et tout ce qui opposerait un frein à ce mouvement généreux serait considéré comme désagréable et inopportun. La prime serait accordée à tous les programmes marqués de l’audace et de la nouveauté. »

Jean XXIII désirait ouvrir l’Église au monde ; en fait, cet homme, qui se voulait bon mais qui était assoiffé d’éloges, l’a vendue au monde !